Questionner le cadre

Compte-rendu d'une intervention d'Olivier Marboeuf au Grand Collectif. Merci à Fanny à Louise pour le prêt de notes!

Arnaud

4/4/20264 min read

[Texte écrit pour le troisième numéro du journal du Grand Collectif, suite à l'intervention d'une demie-journée d’Olivier Marboeuf]

Le Grand Collectif est traversé par des questions de tous ordres : rapports de genre, dynamiques de gentrification, enjeux d’anti-racisme, d’appropriation culturelle, de transmission, de légitimité... Ce n'est pas juste théorique : cela traversent nos façons de produire. Chaque année, nous prenons le temps de nous former avec des intervenants extérieurs dans les domaines qui nous questionnent. C’est dans ce cadre qu’Olivier Marboeuf est intervenu.

Olivier Marboeuf inscrit son travail d'artiste, de curateur et de réalisateur/producteur dans une perspective décoloniale. C’est à ce titre que nous l'avons invité : non pour adopter une position dogmatique, mais pour mieux comprendre les cadres historiques et politiques qui structurent encore nos manières d’agir.

Sur la nature structurelle du racisme

L’un des points centraux de son intervention, c'est la nature structurelle du racisme. Les comportements visibles ou les paroles condamnables ne sont que la partie visible de l'iceberg. Le racisme fonctionne surtout comme une limitation discrète des accès : accès au savoir, aux ressources, à la reconnaissance. De fil en aiguille apparaît cette idée simple et dérangeante : un système raciste n’a pas besoin de racistes déclarés pour fonctionner. Et parfois, il fonctionne même mieux sans. L'inertie est telle qu'il n'est pas nécessaire d'en être partisan pour être partie-prenante. Se contenter de “ne pas être raciste” ne suffit donc pas, et comprendre cela permet de sortir d’une approche strictement morale (et confortable!) pour interroger les structures dans lesquelles nous évoluons.

Fréquemment, Olivier Marboeuf utilise l'image d'un bateau. Sur le pont du navire, certains définissent la norme, profitent de la croisière et occupent l’espace visible. Dans la cale, d’autres assurent la stabilité de l’ensemble et sont invisibilisés. Le maintien de cet ordre repose sur le fait que la cale reste peu interrogée, et jamais montrée. Cette métaphore ne vise pas à désigner des coupables individuels (celles et ceux sur le pont), mais à rendre perceptible une architecture sociale.

Un autre déplacement du regard proposé concerne l’inversion entre causes et effets. Des groupes sont placés malgré eux dans certaines conditions historiques ou économiques, puis ces conditions deviennent des caractéristiques supposées “culturelles”. La contrainte se transforme en identité. Ainsi la communauté juive, il y a environ un millier d'année, à été interdite d'armée, d'enseignements et de biens d'autres métiers. Devant cette ostracisation, elle en est venue à se spécialiser dans le commerce et la banque, jusqu'à ce qu'aux yeux du reste du monde, cela devienne constitutif de leur identité. De la même façon, un cliché lié aux afro-descendant les voit comme sportifs, chanteurs ou danseurs, parce que leurs aïeux n’ont pas eu d’autres voies de promotion sociale pendant des générations. Cette logique ne relève pas seulement du passé colonial ; elle impacte les représentations contemporaines. La question devient alors concrète : comment éviter de reconduire, même involontairement, des assignations dans nos propres pratiques artistiques ?

Le croisement entre racisme et capitalisme est souvent revenu pendant cette après-midi qu'Olivier Marboeuf a passé avec nous. Tout en contrôlant l'accès au pouvoir ou aux ressources, ce système entretient l’idée que le savoir est accessible à toutes et tous. Dans nos interventions, nous constatons bien que ce n’est pas le cas. On appelle cela le capitalisme cognitif : l'information constitue une monnaie, et les plus riches ont la maîtrise du récit collectif.

De l'inconfort

Olivier Marboeuf a également insisté sur la dimension concrète de l’engagement. Le geste antiraciste ne se réduit pas à une position confortable. Il suppose parfois d’accepter un risque, notamment dans un contexte où certaines formes de solidarité peuvent être contestées ou criminalisées (aujourd'hui la solidarité avec les personnes sans-papiers, avant avec les femmes cherchant à interrompre leur grossesse). Il implique d’admettre que nous sommes nous-mêmes traversé.e.s par ces structures, que nos représentations et nos désirs ont été façonnés par un monde inégal. Cette reconnaissance peut être inconfortable, parce qu’elle touche à l’identité. Elle oblige à se demander jusqu’où nous sommes prêts à aller lorsque nos principes entrent en tension avec nos intérêts.

Pour nous, au Grand Collectif, ces réflexions rejoignent directement la question des conditions de production. À partir de quels critères juge-t-on une collaboration réussie ? Est-ce que nos projets renforcent l’autonomie des personnes impliquées ? Comment accueillir des paroles parfois hésitantes sans les reformater trop vite ? Comment travailler avec les professionnel.le.s du soin et du social sans invisibiliser leur rôle ?

La question des financements publics fait également partie de cette réflexion. L’argent public s’inscrit toujours dans un projet politique, qu’il s’agisse de cohésion sociale, d’aménagement urbain ou de transmission culturelle. En prendre acte ne signifie pas s’y opposer, mais comprendre le cadre dans lequel nous intervenons afin d’agir avec davantage de justesse.

Le Grand Collectif est habité par des sensibilités multiples. Cette formation ne visait pas à uniformiser nos positions, mais à enrichir notre compréhension commune. Mieux saisir les enjeux historiques et structurels du racisme, même lorsqu’ils ne sont pas immédiatement visibles, nous aide à clarifier nos intentions et à affiner nos pratiques. Il ne s’agit pas d’adhérer à un courant de pensée, mais de se donner les moyens d’agir avec plus de lucidité dans un monde traversé par des inégalités profondes.

En ce sens, l’intervention d’Olivier Marboeuf constitue une étape parmi d’autres dans notre démarche de formation continue : mieux comprendre l'univers dans lequel nous travaillons reste une condition essentielle pour tenter d’y intervenir de manière plus juste.